La géopolitique de l’avenir nucléaire de l’Arménie

Par Nicholas Castillo
L’Arménie dispose de moins de dix ans pour décider qui construira la centrale nucléaire appelée à remplacer la centrale soviétique de Metsamor, dont la mise hors service est prévue en 2036. Mais ce choix dépasse largement la seule question technologique. Alors qu’Erevan évalue une nouvelle génération de réacteurs et cherche à réduire sa dépendance à l’égard de Moscou, les considérations géopolitiques, les coûts, la maturité technologique et la sécurité énergétique risquent d’orienter les décideurs dans des directions parfois contradictoires.
Au début du mois, Alexeï Likhatchev, directeur de la société nucléaire publique russe Rosatom, a clairement affiché les ambitions de Moscou pour l’Arménie.
« Notre réponse consiste à construire une centrale nucléaire de grande ou de moyenne capacité, avec un ou deux réacteurs, qui couvrira le déficit énergétique attendu pendant plusieurs décennies », a déclaré Likhatchev à l’agence russe Vesti.
Ces propositions semblent toutefois s’éloigner des préférences exprimées par Erevan. Ces dernières années, le gouvernement du Premier ministre Nikol Pachinian s’est prononcé en faveur de la construction d’une centrale nucléaire de plus petite taille destinée à remplacer progressivement la centrale de Metsamor.
Aujourd’hui, Metsamor ne fait fonctionner qu’un seul de ses deux réacteurs VVER-440, relativement modestes, tout en assurant près de 30 % de la production d’électricité du pays. Les deux réacteurs avaient été arrêtés après le séisme de 1988, mais l’un d’eux avait été remis en service au cours de la grave crise énergétique des années 1990. La construction d’une nouvelle centrale de grande capacité dotée de deux réacteurs représenterait donc une augmentation spectaculaire de la production nucléaire arménienne, passant d’environ 400 mégawatts à plus de 1 000 mégawatts.
Par ailleurs, alors que l’Arménie cherche à réduire sa dépendance historique envers Moscou, la Russie n’est plus seule en lice dans le secteur nucléaire arménien.
Officiellement, Erevan examine également les propositions de la Chine, de la France, de la Corée du Sud et des États-Unis. En février 2026, le ministre de l’Administration territoriale et des Infrastructures, Davit Khudatyan, avait indiqué que les autorités étudiaient des offres provenant d’une douzaine de pays.
Lors de sa visite en Arménie en février, le vice-président américain JD Vance a annoncé la signature d’un accord de coopération nucléaire dit “123” entre Washington et Erevan. Il s’agit de la première étape susceptible d’ouvrir la voie à la participation d’une entreprise américaine à la construction des futurs réacteurs du pays.
L’énergie nucléaire : un choix intrinsèquement politique
Ces dernières années, de nombreux travaux ont montré comment les hydrocarbures sont devenus des instruments de pression géopolitique, que ce soit dans les relations entre l’Europe et la Russie ou entre les États-Unis et l’Iran. En revanche, le rôle stratégique de Rosatom sur le marché mondial du nucléaire est beaucoup moins étudié.
Pourtant, les contrats de construction de centrales nucléaires engagent les États pour plusieurs décennies. Ils concernent des infrastructures essentielles nécessitant un entretien permanent ainsi qu’un approvisionnement régulier en combustible. Ces décisions sont donc, par nature, hautement politiques.
Le fournisseur d’une centrale acquiert une influence importante sur les prix de l’énergie, fournit des spécialistes techniques et devient un acteur incontournable de la politique énergétique du pays client.
Le Kremlin semble parfaitement en avoir conscience. La stratégie internationale de la Russie dans le nucléaire vise avant tout à renforcer la présence mondiale de Rosatom, davantage qu’à générer des bénéfices immédiats. Au cours de la dernière décennie, l’entreprise publique a considérablement développé son portefeuille international, en construisant ou en exploitant des centrales principalement dans des États politiquement proches de Moscou, comme la Chine, la Hongrie, l’Inde, l’Iran ou encore la Turquie. Rosatom assure également, de manière très controversée, la gestion de la centrale nucléaire de Zaporijjia, située dans les territoires ukrainiens occupés.

Ces dernières années, le Kremlin a également multiplié les initiatives visant à renforcer sa position dans le secteur nucléaire des anciennes républiques soviétiques. Il est révélateur qu’après la visite de JD Vance en Arménie, plusieurs responsables russes aient publiquement contesté la perspective de voir une entreprise américaine construire une centrale nucléaire dans le pays.
Les limites technologiques
Les ambitions nucléaires d’Erevan ne se heurtent pas uniquement à des considérations géopolitiques.
Les autorités arméniennes privilégient désormais les petits réacteurs modulaires (SMR), une nouvelle génération de réacteurs plus compacts, plus faciles à fabriquer et moins coûteux, qui suscitent un intérêt croissant dans le monde entier.
Selon Nigel Li, ancien chercheur auprès de l’Organisation du Traité d’interdiction complète des essais nucléaires (CTBTO), ces réacteurs présentent des avantages importants en matière de sécurité.
« Les conceptions traditionnelles utilisent généralement de l’eau ou de l’eau lourde, ce qui nécessite d’importantes ressources hydriques. Les SMR, eux, utilisent la ventilation naturelle et la gravité pour refroidir le cœur du réacteur. Ils disposent donc de plusieurs mécanismes de sécurité intégrés », explique-t-il à CivilNet.
Cependant, leur utilisation à grande échelle dans le secteur civil reste encore récente.
“Le problème est que cette technologie n’a pas encore fait ses preuves dans le secteur civil”, souligne l’économiste arménienne spécialisée dans l’énergie Astghine Pasoyan. “Nous ne disposons pas encore de données publiques sur leur fonctionnement à long terme. Il faut comprendre qu’en choisissant cette voie, nous participons en quelque sorte à une expérimentation.”
À ce jour, la seule centrale SMR civile en fonctionnement dans le monde est russe. Il s’agit de la centrale flottante Akademik Lomonosov, construite et exploitée par Rosatom, qui développe actuellement plusieurs projets similaires en Russie et à l’étranger.

De son côté, même si l’accord signé entre Washington et Erevan mentionne explicitement les SMR, aucune entreprise américaine ne construit aujourd’hui ce type de centrale.
Le principal groupe nucléaire américain, Westinghouse, dispose bien d’un projet de SMR, mais celui-ci n’a pas encore obtenu la certification des autorités américaines. L’entreprise s’est également retirée en 2025 d’un appel d’offres britannique consacré aux SMR, ce qui pourrait traduire un ralentissement de ses ambitions.
« Dans l’industrie nucléaire américaine, beaucoup considèrent que Westinghouse a discrètement abandonné ses projets de SMR », estime A.J. Camacho, journaliste spécialisé dans le nucléaire pour Politico.
Il reste néanmoins optimiste quant aux perspectives américaines.
Selon lui, des entreprises émergentes pourraient parfaitement répondre aux besoins de l’Arménie.
« Kairos Power, qui bénéficie notamment d’un partenariat solide avec Google, prévoit de construire des réacteurs d’environ 50 mégawatts. En en regroupant neuf, on obtient environ 450 mégawatts, soit précisément les besoins de l’Arménie », explique-t-il.
Il cite également TerraPower, société fondée par Bill Gates, qui développe des réacteurs de 345 mégawatts et construit actuellement sa première centrale à Kemmerer, dans le Wyoming.
En attendant, l’Arménie prolonge avec l’aide de Rosatom la durée de vie de Metsamor de dix années supplémentaires. Une nouvelle prolongation n’est d’ailleurs pas exclue.
Ce délai pourrait permettre aux entreprises américaines de développer des capacités d’exportation suffisantes avant que l’Arménie ne prenne sa décision définitive.
Le ministre Davit Khudatyan a d’ailleurs déclaré en juin :
“Nous ne sommes pas pressés de prendre une décision. Je pense qu’elle sera reportée à 2027, car la prolongation de la durée de vie de Metsamor nous donne davantage de flexibilité.”
Même si Rosatom reste considéré comme le leader mondial des SMR, la concurrence s’organise.
La société nucléaire publique chinoise construit actuellement sa première centrale SMR sur son territoire avant de viser les marchés internationaux. En France, EDF prévoit de produire 30 unités SMR d’ici 2050 et souhaite développer quatre réacteurs de ce type au Royaume-Uni.
Mais même pour la France, proche partenaire de l’Arménie, des interrogations demeurent.
« EDF avait promis des centrales clés en main avant même que la conception de ses réacteurs ne soit achevée. Cela a entraîné dix ans de retard ainsi qu’un endettement massif qui a conduit à la faillite de son prédécesseur. Aujourd’hui encore, EDF présente des offres séduisantes sur le papier, mais la confiance dans sa technologie semble avoir fortement diminué », estime Camacho.
À ce jour, EDF n’a encore lancé la construction d’aucune centrale SMR. Malgré plusieurs projets nucléaires au Royaume-Uni et en Chine, l’entreprise reste moins présente à l’export que Rosatom.
Les centrales proposées par la Russie sont généralement beaucoup moins coûteuses que leurs équivalents occidentaux. Plus encore, Rosatom offre des financements particulièrement avantageux, avec des prêts étalés sur plusieurs décennies en échange d’une implication durable de Moscou dans l’exploitation des installations.
Rosatom conserve également un avantage logistique majeur: l’entreprise fournit un service complet comprenant la construction, la formation des opérateurs, la maintenance et l’approvisionnement en combustible nucléaire. À l’inverse, les entreprises occidentales transfèrent davantage de responsabilités opérationnelles aux États clients.
“Rosatom domine encore largement le marché international des technologies nucléaires. C’est un véritable guichet unique capable de développer les projets, de former les équipes et de fournir le combustible nécessaire”, résume Nigel Li.
Malgré les tensions actuelles entre Erevan et Moscou, Camacho estime qu’il serait imprudent d’exclure totalement la Russie.
“Nous savons que les États-Unis veulent jouer un rôle dans le nucléaire arménien. Nous savons aussi que la Russie le souhaite. Et Rosatom présentera certainement une offre extrêmement compétitive”, affirme-t-il.
Les avantages proposés par Rosatom n’ont d’ailleurs pas échappé à ses concurrents.
La société sud-coréenne Korea Hydro & Nuclear Power ainsi que le groupe chinois CNNC développent eux aussi des offres compétitives reposant sur des coûts réduits et une approche intégrée. La Corée du Sud construit actuellement sa première centrale SMR et possède déjà une expérience internationale grâce à la centrale qu’elle a réalisée aux Émirats arabes unis.
Dans l’ensemble, le secteur mondial des SMR reste en pleine mutation, où entreprises historiques et jeunes pousses rivalisent pour imposer leurs technologies.
“Toute personne qui prétend savoir à quoi ressemblera cette industrie dans dix ans vous ment”, résume Camacho.
Si l’Arménie souhaite lancer la construction d’un SMR dans les prochaines années, elle devra probablement choisir entre un nombre limité de solutions, dont plusieurs restent encore expérimentales.
Compte tenu de la volonté d’Erevan de réduire son exposition à la Russie, mais aussi du retard pris par certaines technologies occidentales, une nouvelle prolongation de la durée de vie de Metsamor pourrait finalement constituer une solution avantageuse afin de laisser le temps au marché international des SMR d’arriver à maturité.
Quelle place pour le nucléaire dans le futur énergétique arménien?
Le choix des SMR apparaît cohérent avec les besoins énergétiques de l’Arménie.
Pour un pays dont le marché de l’électricité reste relativement modeste et qui cherche à éviter toute dépendance excessive envers une seule source d’énergie, les grands réacteurs représenteraient un investissement lourd et un risque important.
Aujourd’hui déjà, près de 30% de l’électricité arménienne provient de Metsamor. Construire une grande centrale classique pourrait freiner les efforts du gouvernement pour diversifier le mix énergétique, notamment le développement rapide de l’énergie solaire. Cela créerait également une nouvelle dépendance durable vis-à-vis du combustible nucléaire russe.
Une autre opportunité pourrait apparaître si les relations entre l’Arménie, la Turquie et l’Azerbaïdjan venaient à se normaliser.
L’Arménie produit actuellement un excédent d’électricité, tandis que la Turquie demeure importatrice nette d’énergie. Une normalisation des relations ouvrirait la voie à un marché régional de l’électricité beaucoup plus intégré.
Aujourd’hui, Erevan échange déjà de l’électricité contre du gaz avec l’Iran et réalise des échanges limités avec la Géorgie. Une nouvelle centrale nucléaire pourrait favoriser un développement beaucoup plus ambitieux de cette coopération régionale.
Enfin, l’expansion du nucléaire pourrait également accompagner la stratégie gouvernementale visant à faire de l’Arménie un pôle régional de l’intelligence artificielle et des centres de données.
En juin, le pays a inauguré son premier centre de données dédié à l’IA, équipé des processeurs Nvidia les plus performants.
Le gouvernement espère que ces investissements deviendront un moteur de croissance économique et permettront à l’Arménie de s’intégrer davantage aux chaînes de valeur mondiales de l’économie numérique.
Pour l’instant, l’excédent d’électricité constitue un avantage compétitif pour attirer les centres de données et les industries fortement consommatrices d’énergie. Mais si ces projets se multiplient, ils pourraient progressivement exercer une pression sur le réseau électrique et entraîner une hausse des coûts pour les consommateurs arméniens.
Une nouvelle centrale nucléaire pourrait alors devenir un pilier de cette stratégie, en augmentant les capacités énergétiques du pays tout en limitant les coûts supportés par les ménages.
En définitive, l’avenir du nucléaire en Arménie dépendra autant des considérations politiques que des facteurs technologiques, financiers et sociétaux. Le temps constitue lui aussi un élément déterminant : les technologies SMR sont encore en plein développement, tandis que les relations entre Erevan et Moscou traversent actuellement l’une des périodes les plus tendues de leur histoire récente.











