Le 21 septembre, l'Arménie célébrera une nouvelle fois son indépendance. Trente-cinq ans après le référendum de 1991, les discours officiels exalteront, comme il se doit, la souveraineté retrouvée, la République et la capacité du peuple arménien à décider librement de son destin. Pourtant, rarement depuis l'effondrement de l'URSS le mot « indépendance » n'aura paru aussi problématique. Car c'est une froide réalité: la souveraineté ne se décrète pas. Elle se mesure à la capacité d'un État à défendre son territoire, sécuriser ses frontières, maintenir et accroître sa population, diversifier ses dépendances économiques et énergétiques, et disposer d'une marge de décision face aux puissances extérieures. À cette aune, la situation arménienne reste inquiétante; elle l'est, tout autant de l'intérieur que de l'extérieur.
À l'Est, l'Azerbaïdjan demeure en position de force. La paix qui se dessine réduit certes le risque immédiat d'une reprise des hostilités, mais elle n'efface ni l'asymétrie militaire entre les deux pays, ni la pression que Bakou continue d'exercer sur Erevan. L'exigence azerbaïdjanaise d'une modification constitutionnelle arménienne en fournit une illustration spectaculaire. Derrière Bakou se profile en outre une Turquie dont l'influence politique, économique et stratégique dans le Caucase du Sud ne cesse de croître. L'ouverture des communications régionales pourrait représenter une chance historique pour l'Arménie. Encore faut-il qu'elle signifie désenclavement, et non transformation du territoire arménien en simple espace de transit d'un axe turco-azerbaïdjanais.
À l'autre extrémité du spectre se trouve la Russie. L'échec du système de sécurité russo-arménien depuis 2020 a accéléré le divorce entre Erevan et Moscou. Mais rompre une dépendance géopolitique ne suffit pas à construire une souveraineté. La Russie conserve des leviers considérables sur l'économie arménienne, ses infrastructures et surtout son système énergétique. La diversification diplomatique engagée depuis quelques années est donc indispensable. Elle comporte néanmoins un danger: substituer une nouvelle dépendance à l'ancienne sans disposer, entre les deux, des moyens matériels de son autonomie.
Quels leviers pour la souveraineté?
C'est ici que se pose la question occidentale. L'Union européenne n'est pas inactive. Depuis 2023, sa mission civile EUMA observe la frontière arméno-azerbaïdjanaise et contribue à réduire l'opacité autour des incidents frontaliers; son mandat court actuellement jusqu'en février 2027. Bruxelles a également franchi un seuil symbolique en mobilisant la Facilité européenne pour la paix en faveur de l'Arménie. Mais les montants restent modestes: 10 millions d'euros en 2024, puis 20 millions supplémentaires en janvier 2026, essentiellement consacrés à des capacités logistiques et médicales. Trente millions d'euros au total pour les forces armées d'un pays confronté à une profonde vulnérabilité stratégique: le symbole est important, l'effet dissuasif beaucoup moins. Tout porte à croire que l'Europe agit davantage là où elle sait agir à savoir la résilience économique, institutions, cyberdéfense, lutte contre les ingérences, diversification commerciale. Le plan européen de résilience et de croissance représente 270 millions d'euros sur la période 2024-2027. En 2026, Bruxelles a aussi débloqué une aide d'urgence face aux restrictions commerciales russes et lancé une nouvelle mission destinée à renforcer la résistance de l'État arménien aux menaces hybrides. Tout cela compte. Mais cela ne constitue toujours pas une garantie de sécurité. L'Occident encourage l'Arménie à prendre ses distances avec Moscou, applaudit son orientation démocratique et affirme défendre sa souveraineté. Il doit désormais assumer la conséquence logique de ce discours. Car provoquer l'érosion de l'ancien système de dépendance sans contribuer suffisamment à l'émergence d'un nouvel équilibre stratégique placerait Erevan dans la position la plus dangereuse qui soit : celle d'un État ayant perdu son protecteur sans avoir acquis les moyens de se protéger lui-même.
Un besoin urgent de cohésion nationale
Mais la menace la plus sous-estimée n'est pas seulement extérieure, elle est aussi celle que l'État arménien fait peser sur lui-même. Depuis 2025, Erevan a ouvert un second front, intérieur celui-là, contre l'Église apostolique arménienne. Arrestations de dignitaires, accusation de « coup d'État » visant l'archevêque Bagrat Galstanian, tentative de faire élire un catholicos concurrent, mise en accusation du catholicos Garéguine II lui-même. La confrontation, entrée en 2026 dans une phase judiciaire ouverte avec le procès d'Etchmiadzin, ne relève plus du simple contentieux administratif. Or l'Église apostolique n'est pas une institution parmi d'autres. Elle est, depuis le Ve siècle, l'un des rares ciments qui aient permis à la nation arménienne de survivre à l'absence répétée d'État, un rôle que ni la République soviétique ni la République actuelle n'ont eu à assumer seules. La disqualifier comme relais de l'« ancien régime » ou comme obstacle à la modernisation civique de l'État, c'est se priver, au moment le plus périlleux de l'histoire récente du pays, d'un des piliers de sa cohésion nationale.
Le même raisonnement vaut pour la diaspora. Le pouvoir en place tend à présenter la mémoire du génocide, l'attachement à l’Artsakh perdu et les structures diasporiques comme des scories d'une «Arménie historique» encombrante, qu'il faudrait solder au profit d'une «Arménie réelle», recentrée sur ses frontières et purement gestionnaire. Cette lecture se heurte à un fait simple: la diaspora n'est pas un supplément d'âme nostalgique, c'est un multiplicateur de puissance. C'est elle qui a porté, patiemment, la reconnaissance du génocide par trente-trois États; elle qui mobilise des réseaux de lobbying, des compétences, des capitaux et une audience internationale qu'Erevan, seule, ne pourrait réunir. La Conférence de mobilisation de la diaspora tenue à Paris en avril 2026, comme les mises en garde répétées de responsables communautaires autour du slogan «affaiblir la diaspora, c'est affaiblir l'Arménie», disent moins une nostalgie déplacée qu'une inquiétude fondée, celle de voir l'État se couper, par calcul électoral autant que par idéologie, de l'un levier de souveraineté. Bâtir un État-nation ne consiste pas à trancher les liens qui rattachent le territoire à sa diaspora et à ses institutions religieuses au nom d'une modernité civique reconstruite; cela consiste à les subordonner à l'intérêt national sans les détruire. Une nation qui se prive de son Église et se brouille avec sa diaspora ne gagne pas en souveraineté: elle perd en profondeur stratégique, précisément au moment où elle en a le plus besoin face à Bakou, Ankara et Moscou.
La véritable indépendance arménienne ne sera donc ni russe, ni occidentale, ni une simple proclamation patriotique répétée chaque 21 septembre. Elle reposera sur la construction patiente d'une capacité nationale: armée crédible, économie diversifiée, sécurité énergétique, institutions solides, diplomatie capable de multiplier les partenariats sans s'inféoder à aucun et cohésion retrouvée entre l'État, l'Église et la diaspora, plutôt que rupture entre eux. C'est peut-être cela, trente-cinq ans après 1991, le véritable enjeu de l'indépendance: passer de la souveraineté proclamée à la souveraineté exercée et, désormais, à la souveraineté préservée contre ses propres fractures internes.
Tigrane Yegavian











