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Former ceux qui feront vivre la nation

De jeunes Arméniens défilent aux flambeaux dans les rues d’Erevan, en direction du cimetière militaire de Yerablur, afin de rendre hommage aux soldats arméniens morts lors de la guerre de 2020. Crédit photo: SOPA Images Limited/ Alamy

De jeunes Arméniens défilent aux flambeaux dans les rues d’Erevan, en direction du cimetière militaire de Yerablur, afin de rendre hommage aux soldats arméniens morts lors de la guerre de 2020. Crédit photo: SOPA Images Limited/ Alamy

Par Tigrane Yégavian

De mes derniers séjours et conférences à Beyrouth et à Genève, je reviens avec une conviction: le monde arménien doit repenser la formation de sa jeunesse. Nous savons commémorer, mobiliser dans l’urgence et collecter des fonds. Savons-nous aussi transmettre les connaissances, la confiance et le discernement qui permettront à une nouvelle génération de prendre ses responsabilités?

Cette question engage notre avenir collectif. La perte de l’Artsakh, la crise multiforme que traverse l’Arménie, l’épuisement et les fractures de la diaspora ont ébranlé nos représentations, nos certitudes et notre confiance dans nos institutions. À ce désastre s’ajoute une crise du sens. Elle commence par la difficulté de transmettre: vers quel horizon agir? Comment donner envie de poursuivre une histoire dont nous racontons si souvent les blessures?

Nos jeunes grandissent en outre dans un environnement qui fragmente l’attention et brouille la frontière entre savoir et opinion. L’« effondrement cognitif » que nous redoutons tient d’abord à cela: la difficulté à hiérarchiser l’information, à comprendre une situation complexe, à discuter sans réciter les convictions de son camp. Une nation dispersée, exposée à tant de récits contradictoires, a plus que toute autre besoin de former des esprits libres.

Nous disposons pourtant d’un formidable outil : nos structures transnationales. L’UGAB, le Hamazkaïne, les diocèses relevant du catholicossat de Cilicie et bien d’autres réseaux possèdent une implantation, une expérience éducative et des ressources humaines considérables, mais sous-exploitées. Des programmes de formation et de rencontres existent déjà. L’enjeu est de leur donner davantage de continuité, d’ampleur et de place dans nos priorités. La formation des futurs responsables reste trop souvent une activité parmi d’autres, alors qu’elle devrait irriguer toute notre vie collective.

Imaginons des séminaires réguliers réunissant plusieurs générations d’Arméniens de la diaspora et d’Arménie: étudiants, enseignants, entrepreneurs, chercheurs, artistes, soignants, psychologues, responsables associatifs. On y apprendrait à lire un budget, à conduire un projet, à comprendre un rapport de force, à écouter un désaccord, à exercer une responsabilité. On y apprendrait aussi à partager, à transmettre et à réparer. Viendrait ensuite un accompagnement dans la durée: des mentors, des bourses et des projets communs. Former au leadership, n’est-ce pas apprendre à servir et à rendre des comptes? Autrement dit, gagner en professionnalisme?

Pour être forte et utile à l’Arménie, la diaspora doit prendre soin de ses propres forces vives. Elle ne peut demander indéfiniment à ses jeunes de donner leur temps, leur argent et leur énergie sans investir dans leur formation et leur épanouissement. Leur engagement doit aussi leur apporter des amitiés, des compétences, une ouverture intellectuelle et la possibilité d’agir.

Cela suppose de reconnaître à la diaspora un agenda propre. La relation avec Erevan ne peut se réduire aux besoins immédiats d’un État qui s’est désengagé de tout projet panarménien. Les politiques qui valorisent l’expertise professionnelle et le retour en Arménie ont leur utilité. Elles ne suffisent pas à faire vivre les communautés, leurs écoles, leurs langues et leurs institutions. La diaspora historique, issue du génocide, doit y trouver toute sa place, aux côtés des communautés nées de l’émigration postsoviétique. Opposer ces expériences appauvrirait l’ensemble du monde arménien.

Faut-il le rappeler? Définir cet agenda n’implique aucune confrontation avec l’Arménie. Une diaspora capable de penser et d’organiser son avenir est un partenaire plus solide. Elle doit pouvoir entretenir ses lieux de transmission et former ses responsables tout en développant ses coopérations avec le pays. L’État arménien et la transnation doivent reconnaître leurs fonctions respectives et leur interdépendance.

Il faut également sortir du face-à-face stérile entre «Arménie réelle» et «Arménie historique». La sécurité d’un État, ses frontières et les conditions de vie de ses citoyens exigent une pensée lucide. Mais la profondeur historique, culturelle et spirituelle de la transnation nourrit, elle aussi, notre capacité à durer. Pourquoi demander à nos jeunes de choisir entre ces deux dimensions de leur héritage?

Notre patrimoine spirituel appelle la même exigence de discernement. L’Église porte une tradition, une foi, une mémoire et des liens communautaires qui dépassent la personne du catholicos. On peut discuter les actes d’un dignitaire tout en prenant soin de l’institution et de ce qu’elle transmet. Nos querelles ne devraient ni priver la jeunesse de cet héritage, ni lui interdire de l’interroger.

La cause arménienne, enfin, demeure fondamentale. Mais nous ne pouvons plus tenir pour acquise sa capacité à mobiliser. La mémoire du génocide ne peut, à elle seule, porter toute une identité. Nos jeunes ont aussi besoin de créer, de découvrir une littérature, de pratiquer une langue, de protéger un patrimoine, de participer à des projets éducatifs, sociaux ou scientifiques dont ils voient les effets.

Transmettre exige à la fois des connaissances et des émotions: comprendre une histoire, éprouver la beauté d’une langue, rencontrer des personnes qui donnent envie de s’engager. L’urgence est d’offrir à nos jeunes les moyens de grandir et la liberté de prendre leur place. Nous leur demandons de faire vivre l’arménité. Commençons par leur donner les moyens de la penser, de l’aimer et de la transformer.

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