Par Geghetsik Voskanyan
Les forêts arméniennes jouent un rôle essentiel dans les moyens de subsistance des populations rurales, tout en protégeant les sols et les ressources en eau. Pour préserver ces fonctions, il est nécessaire d’investir dans les forêts existantes et d’accompagner les familles qui dépendent du bois de chauffage, estime une spécialiste de la Banque mondiale.
Irina Ghaplanyan, spécialiste principale du changement climatique au bureau de la Banque mondiale à Erevan, souligne que le renforcement de la lutte contre l’exploitation forestière illégale doit s’accompagner de solutions de chauffage abordables et d’investissements durables dans la gestion des forêts.
« Nous devons permettre aux familles de consommer moins de bois tout en continuant à chauffer correctement leur logement », explique-t-elle dans ses réponses écrites aux questions de CivilNet. « Le simple accès au gaz ou à l’électricité ne suffit pas si les ménages n’ont pas les moyens de financer les équipements nécessaires ou de payer leurs factures de chauffage. »
Les forêts ne se limitent pas à fournir du bois de chauffage. Elles contribuent également aux revenus des populations rurales grâce à la cueillette de baies, de champignons et de plantes médicinales, ainsi qu’à la production de miel. Elles protègent les sols, réduisent l’accumulation de sédiments dans les cours d’eau et favorisent le tourisme de nature.
Du 19 au 30 octobre, l’Arménie accueille à Erevan la COP17, la 17e Conférence des parties à la Convention des Nations unies sur la diversité biologique. Les pays participants y évaluent les progrès accomplis et discutent de nouvelles mesures pour protéger la nature.
Les forêts couvrent environ 12 % du territoire arménien. Mais l’exploitation non durable du bois de chauffage et le manque d’entretien exercent une pression croissante sur ces écosystèmes.
Pour les ménages ruraux qui dépendent du bois pour se chauffer, Irina Ghaplanyan préconise des aides ciblées afin de financer des systèmes de chauffage plus efficaces et d'améliorer l’isolation des logements. Ces mesures doivent tenir compte des sources d’énergie disponibles localement et des capacités financières des familles. Lorsque l’utilisation du bois reste indispensable, son accès légal doit être facilité, tout en veillant à ce que les prélèvements respectent les limites écologiques.
Parallèlement à cet accompagnement des ménages, la spécialiste estime que la première priorité budgétaire du gouvernement devrait être de renforcer les moyens consacrés à la protection et à la gestion des forêts existantes. Cela passe notamment par une amélioration des effectifs, des équipements et des systèmes de gestion de Hayantar, l’organisme public chargé de la gestion forestière.
L’extension des surfaces boisées doit se poursuivre en parallèle, mais uniquement sur des sites soigneusement sélectionnés, avec des espèces adaptées et des financements garantissant leur entretien à long terme. Les communautés locales pourraient également tirer des revenus des travaux de restauration, des pépinières et de l’exploitation durable des produits forestiers.
Lorsque la végétation et les sols sont dégradés, les eaux de pluie ruissellent plus rapidement, entraînant la couche fertile des sols vers les rivières et les réservoirs. Ce phénomène accentue l’érosion et les risques d’instabilité des versants, explique Irina Ghaplanyan.
Les effets bénéfiques des forêts sur les ressources en eau doivent toutefois être évalués au cas par cas. Les précipitations, la nature des sols, les espèces d’arbres et les prélèvements d’eau influencent les résultats. La protection des forêts ne garantit donc pas nécessairement une augmentation des ressources en eau dans tous les bassins versants.
Ces différents bénéfices devraient être mieux pris en compte dans les dépenses publiques. Irina Ghaplanyan recommande d’intégrer la restauration, le suivi et l’entretien des forêts dans des budgets pluriannuels et dans la comptabilité des écosystèmes. Cela permettrait aux autorités de comparer le coût des investissements préventifs avec celui des dommages causés aux exploitations agricoles, aux infrastructures hydrauliques et aux communautés locales.
L’argument économique doit néanmoins être présenté avec prudence. Selon une estimation, la valeur des écosystèmes forestiers arméniens atteindrait environ 3,9 milliards de dollars. Mais ce montant repose principalement sur la valeur attribuée au carbone déjà stocké dans les forêts, précise la spécialiste.
« Il ne s’agit ni d’un revenu annuel ni d’une somme que l’Arménie pourrait automatiquement percevoir sur les marchés du carbone », souligne-t-elle.
Des données forestières fiables sont également indispensables pour améliorer la gestion des forêts et mobiliser des financements. Irina Ghaplanyan met en garde contre les limites des classifications satellitaires, qui peuvent parfois confondre des arbustes ou des cultures agricoles avec des surfaces forestières.
Le verdissement d’un paysage ou une augmentation apparente de la couverture arborée ne suffisent pas à démontrer qu’une forêt se régénère correctement ou qu’elle conserve sa qualité écologique.
« La réalisation d’un inventaire forestier national fiable est une priorité immédiate, car savoir quelle superficie semble couverte d’arbres ne nous renseigne que partiellement sur l’état réel de nos forêts », explique-t-elle.
Une fois ces données disponibles et les financements publics pérennisés, d’autres mécanismes financiers pourraient venir compléter les ressources existantes.
Les paiements pour services écosystémiques constituent notamment une piste. Ce mécanisme permettrait, par exemple, aux utilisateurs d’eau situés en aval de rémunérer les communautés ou les gestionnaires forestiers en amont pour des actions produisant des bénéfices mesurables sur les ressources en eau.
Pour fonctionner, ces dispositifs doivent toutefois reposer sur des droits fonciers, de gestion et de contractualisation clairement définis, un partage équitable des bénéfices avec les communautés, des méthodes de mesure crédibles et des contrats juridiquement contraignants conclus avec des acheteurs volontaires. Les recettes attendues doivent également être supérieures aux coûts de préparation et de vérification des projets.
Les projets liés au carbone doivent, quant à eux, démontrer qu’ils produisent des bénéfices supplémentaires réels. Ils doivent aussi prendre en compte les risques d’incendie, de perte du carbone stocké et de déplacement de l’exploitation forestière vers d’autres zones.
« Nous devrions préparer un nombre limité de projets pilotes, vérifier ces conditions pour chacun d’entre eux et continuer à financer la gestion forestière de base par les budgets publics et les subventions », recommande Irina Ghaplanyan.
Pour la spécialiste, la réussite des politiques forestières doit avant tout se mesurer à leurs résultats sur le long terme.
« Nous devrions évaluer les résultats en fonction du nombre d’arbres qui survivent et du rétablissement des fonctions écologiques des forêts, plutôt qu’en nous limitant au nombre d’arbres plantés », conclut-elle.












