L’arrivée au pouvoir de Donald Trump nourrit à juste titre de nombreuses inquiétudes quant à l’avenir de la paix dans le monde. Nous savons déjà que le multilatéralisme sera considérablement affaibli au profit d’une dynamique transactionnelle axée sur les relations bilatérales, où tout ou presque peut être négocié dans la recherche d’un deal acceptable pour les deux parties. Dans cette optique, que peut espérer l’Etat arménien considérablement affaibli par l’Azerbaïdjan et son puissant allié russe ?
Récemment, l’annonce faite par la Grèce de livrer deux batteries russes de défense aérienne S300, naguère acquises par Chypre, a défrayé la chronique.
Rappelons que la Grèce est considérée au sein de l’UE comme un des partenaires stratégiques les plus proches de la France. La France qui depuis deux ans s’engage à livrer de l’armement défensif à l’Arménie afin de l’aider à assurer l’intégrité de son territoire.
Ajoutons enfin, le rôle de l’Inde dont l’Arménie est devenue en un laps de temps assez court le principal client de son industrie d’armement. Il s’agit là de signes encourageants qui marquent une rupture avec l’isolement d’Erevan depuis son lâchage par la Russie, confirmé en septembre 2022 lorsque l’OTSC n’était pas intervenu pour défendre l’Arménie agressée par l’Azerbaïdjan.
Est-ce que les armes livrées par la France suffiront à renforcer la sécurité de l’Arménie ? Ses armes pourront-elles prévenir d’une nouvelle agression militaire de l’Azerbaïdjan ? Peut-on parler d’un axe Paris-Erevan-Delhi? Bien malin qui peut répondre à ces interrogations dans un contexte de vide sécuritaire suscité par la guerre d’Ukraine. Une guerre qui à l’évidence nous a fait basculer dans une nouvelle réalité, celle d’un monde toujours plus dangereux où les conflits se multiplient à tous les niveaux. Un monde que les dirigeants arméniens n’avaient guère eu l’intelligence d’anticiper, en dotant à l’armée arménienne une doctrine adaptée aux enjeux.
L’hypothèse d’une victoire militaire russe sur le front ukrainien est de moins en moins taboue y compris parmi les médias les plus atlantistes. La Géorgie naguère championne de l’adhésion à l’UE et à l’OTAN a décidé de retourner au bercail sous la coupe du grand frère russe. L’Azerbaïdjan, saisi d’un hubris, poursuit sa stratégie dite du salami, c’est-à-dire, l’anéantissement étape par étape de l’Etat arménien, avec le feu vert de Moscou pour qui les trois républiques du Sud Caucase ne sauraient se détacher trop longtemps de l’Empire. Autrement dit, cela signifie que l’Arménie fait face à un dilemme double : un grave problème de sécurité car l’alliance russe a montré ses limites et l’Occident qui à ce jour n’apporte aucune garantie de dissuasion crédible ; auquel s’ajoute un problème de souveraineté étant donné qu’en l’absence d’une armée et d’une diplomatie digne de ce nom, Erevan ne pourra se doter de l’autonomie stratégique.
Dans cette conjoncture où les deux pôles de déstabilisation immédiats que sont l’Ukraine, le Moyen Orient (sans parler de la mer de Chine) voient s’effondrer toute architecture de sécurité, l’Arménie n’a plus beaucoup de choix ni aucune carte à mettre sur la table.
A moins que... La Turquie qui craint une Russie renforcée de ses succès en Ukraine et dans le reste de son étranger proche ne menace ses intérêts vitaux. Aussi on ne s’étonnera pas de la participation turque à l’offensive djihadiste de la branche syrienne d’Al Qaïda sur Alep en Syrie dans un contexte où Ankara a échoué à normaliser avec Damas sous ses conditions et que les forces pro iraniennes sur le terrain sont considérablement affaiblies par la riposte israélienne.
La Turquie qui dispose d’une imposante culture étatique, n'a pas la mémoire courte et se souvient des guerres désastreuses du XIXe siècle avec la Russie. L’histoire récente nous a montré qu’une Turquie engagée dans une coopération compétitive avec la Russie jouait contre les intérêts de l’Arménie. A l'inverse, l'Arménie avait pu respirer quand les relations de la Turquie avec l’UE et les Etats-Unis étaient au beau fixe comme ce fut le cas dans les années 1990 sous la présidence de Turgut Ozal et de Suleyman Demirel.
La France, en froid avec la Turquie sur de nombreux dossiers (Libye, Liban, Arménie, Migrants...) verrait-elle un intérêt à se rapprocher de ce pays pivot pour contrer Moscou en passe de faire de la mer Noire un lac russe ? Que pourrait-on négocier avec la Turquie ? Une libéralisation du régime des visas ? Une union douanière modernisée pour remettre l’économie turque à flot ?
La période trouble que nous vivons est celle d’une accélération de l’Histoire où les mutations géopolitiques traduisent l’absence de systèmes d’alliances, mais des partenariats extrêmement souples et éphémères. Le monde est un casino où la survie d’un Etat se négocie autour d’une table de diplomates.
La Turquie a pris conscience qu’elle a deux options face à elle : contribuer au chaos en allumant des feux de déstabilisation dans son environnement proche sans percevoir forcément des dividendes. Ou bien opter pour une démarche constructiviste avec quelques grandes capitales européennes qui en échange lui confieraient la mission de stabiliser le Caucase du Sud. Autrement dit veiller à l’intégralité territoriale des trois républiques.
Après avoir activement pris part à la guerre d’anéantissement de l’Artsakh en 2020, la Turquie n’a pas engrangé les bénéfices de son investissement militaire, la Russie ayant raflé la mise. Un mécontentement qui nous invite à réfléchir sur la nature profondément opportuniste et transactionnelle du régime d’Erdogan, lequel emploie sans scrupules plusieurs leviers quand il s’agit de changer le rapport de force défavorable. Au début des années 2000, elle utilisa le levier européen pour neutraliser l’establishment militaro kémaliste, puis le levier pan islamiste à l’heure des printemps arabes, ensuite elle employa le levier panturquiste pour faire plier les Arméniens et les Kurdes. Aujourd’hui la question qu’il faut se poser est en quoi une Turquie apaisée et en bons termes avec l’UE pourrait être profitable à l’Arménie? Autrement dit, pourra-t-elle passer d’un statut de puissance destructrice, à celui de puissance régulatrice?
L’Arménie a une fenêtre de tir, certes étroite, mais réelle. Elle devra pour cela s’inspirer de ce que l’Azerbaïdjan a réussi à opérer à savoir un multi alignement. Ravaler sa fierté, se rapprocher de la Russie, de la Turquie, maintenir de bonnes relations avec l’Occident. Bref bâtir son autonomie stratégique.
Tigrane Yegavian











