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Changement de régime en Syrie : deux airs de déjà-vu

Changement de régime en Syrie : deux airs de déjà-vu

Par Tigran Yegavian

En l’espace de douze jours, un des régimes dictatoriaux les plus féroces de la terre a été balayé par une rébellion islamiste.  Un peuple, anéanti par treize ans de conflit, une décennie de sanctions économiques, une génération perdue, un processus de dé-civilisation d’un des pays les plus avancés du monde arabe... tel est le sombre tableau qui s’offre aux libérateurs barbus assoiffé d’établir la charia, la loi islamique sur l’ensemble des territoires qu’ils contrôlent.

Les « printemps arabes » avaient démontré la cruauté d’une équation où le changement est verrouillé entre une dictature qui propose la stabilité contre la liberté; et un islamisme politique à qui on vient bien faire confiance au nom de sa prétendue probité. Dans ce tableau vert et noir (couleur de l’islam et du jihad), les autres forces politiques démocratiques, voire progressistes que comptait l’opposition syrienne seront invitées à faire de la figuration sinon à jouer les « idiots utiles » auprès des opinions occidentales. Car c’est un fait, la démocratie n’a pas pris souche, l’exception tunisienne a montré ses limites. Il faudra attendre de longues années pour espérer un vent de stabilisation. 

En attendant nous assistons à une conflictualité double de plus en plus évidente: guerre pour les autres, la Syrie, sans armée, sans pouvoir légitime, sans colonne vertébrale passe sous l’escarcelle de deux puissances régionales : la Turquie au nord et au centre, Israël, au sud. Ankara et Tel Aviv raflent la mise au détriment des Iraniens et des Russes qui accusent un revers stratégique sans précédent.  Guerre pour les autres et une guerre civile : les vaincus subiront les foudres des vaincus, à commencer par les Alaouites et les Kurdes qui ne pourront plus compter, sauf revirement majeur, d’appuis extérieurs pour se maintenir de façon pérenne sur les territoires qu’ils contrôlaient depuis le début du conflit syrien. Guerre civile également entre factions islamistes rivales servant des agendas géopolitiques différents ou pratiquant un fondamentalisme plus ou moins radical. Reste à savoir si l’organisation Etat Islamique parviendra à asseoir sa domination sur les champs de pétrole du nord-est et engager le groupe Hayat Tahrir el Sham (HTS) dans une guerre d’usure aux funestes conséquences.

Dans ce chaos en devenir où l’hypothèse d’une harmonie entre les vainqueurs peine à convaincre, les minorités chrétiennes seront les grandes oubliées de l’Histoire.  Leur effondrement démographique en Irak au lendemain de la chute du dictateur Saddam Hussein et le vide sécuritaire qui a suivi avait attisé des craintes légitimes auprès des chrétiens de Syrie qui voyaient en la personne de Bachar el Assad un bouclier contre l’intégrisme, ou encore un cynique calculateur jouant les pompiers pyromanes pour s’assurer de leur allégeance.  En l’espace de dix ans, le nombre des chrétiens en Syrie a chuté de moitié. Aujourd’hui le pronostic vital est engagé.

Pour l’heure les militants de HTC multiplient les gestes et paroles rassurantes à l’égard des chrétiens et des Arméniens d’Alep, de Damas et de la côte syrienne, qui ne s’attendaient pas à une avancée aussi fulgurante ni à la débandade des forces loyalistes. 

Beaucoup de questions demeurent sans réponse à l’heure actuelle. 

Premièrement, il s’agirait de comprendre pourquoi le consul d’Arménie à Alep qui était présent à Damas les jours qui précédèrent la chute pour une rencontre au ministère des Affaires étrangères n’a rien entrepris pour avertir ses ressortissants? Les quelques communiqués attestant de la poursuite des travaux des diplomates arméniens en poste en Syrie et désormais repliés sur Beyrouth ne doivent tromper personne. Ils ont comme la plupart des autres représentations diplomatiques été pris de court par les événements.

 Autre question : pourquoi le contingent de démineurs arméniens présents à Alep ont évacué sans en avertir les responsables de la communauté arménienne? Dernière question enfin, de la même façon que la République d’Arménie n’avait pas manifesté par les canaux officiels la moindre solidarité, le moindre souci d’assistance à l’égard du Liban et des Arméniens du Liban victime de la guerre d’Israël, il semblerait qu’il ne s’agissait pas d’un cas isolé. Sinon comment expliquer l’attitude du ministère arménien des Affaires étrangères à l’égard de la crise syrienne? 

Mis à part quelques déclarations de responsables subalternes, en aucun cas les autorités de la République d’Arménie ont tenté d’agir avec les moyens à leur disposition pour évacuer sinon manifester leur inquiétude pour le sort des dizaines de milliers d’Arméniens de Syrie. 

On l’aura compris, l’Arménie a bien trop à faire avec la gestion de la guerre hybride que lui impose son voisin azerbaïdjanais, les retombées géostratégiques et économiques d’une victoire de plus en plus probable de la Russie en Ukraine. Erevan n’a jamais brillé non plus par son assistance auprès des Arméniens d’Ukraine cherchant à évacuer les zones de guerre. Comme le gouvernement arménien n’est pas sensible à l’idée d’intégrer les Artsakhiotes au sein de son armée et de son économie...

Reste l’Eglise apostolique arménienne dont l’autorité suprême Karekine II lui aussi, est resté en retrait, mis à part un appel téléphonique à l’évêque arménien de Damas, dont le diocèse demeure sous la juridiction du Saint Siège d’Etchmiadzine. 

L’histoire retiendra cet abandon, ou cette non-assistance à Arméniens en danger comme un épisode de plus du fossé qui se creuse inexorablement entre les deux pans du monde arménien. 

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