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Quand l’Artsakh se diasporise

Quand l’Artsakh se diasporise

Par Tigran Yégavian

Ce jeudi 18 septembre, il n’y avait pas de grande foule (grève oblige) dans cette salle du
second sous-sol de l’Assemblée nationale à Paris.

Une conférence à l’invitation d’Emmanuel Mandon, député de la Loire et vice-président du Groupe d’amitié France-Arménie de l’Assemblée nationale, s’y tenait pour évoquer, autour de deux tables rondes, à l’occasion du second anniversaire de l’épuration ethnique de l’Artsakh en présence de quelques personnalités de la communauté arménienne de France, ainsi que d’intellectuels et de responsables politiques français. On notera aussi l'absence remarquée de l'ambassadeur de la République d'Arménie.

L’historien des génocides Vincent Duclert n’a pas failli dans sa démonstration pour expliquer presque arithmétiquement pourquoi la nation arménienne a souffert d’un second génocide en Artsakh; l’amitié franco-arménienne, aussi sincère soit-elle, ne permet pas encore à Erevan de faire preuve de dissuasion, rappellera, exemples à l’appui, le philosophe Pascal Bruckner.

Ainsi, deux ans après l’irréparable, est venu le temps de commémorer une chute, et d’en
appeler une nouvelle fois la France, pays ami du peuple arménien, à la solidarité. D’aucuns
dans la salle ont compris que la chute de l’Artsakh, tout comme l’abandon de l’Arménie, sont
le reflet des faiblesses structurelles de l’Europe, de l’impuissance de la France face à la
logique néo impériale turque et russe; face à l’incapacité de décoder cette nouvelle
grammaire des relations internationales où le monde ne se divise plus entre pays
démocratiques et autoritaires, mais entre forts et faibles. Un truisme évident qui n’a pas échappé au cerveau mercantiliste et transactionnel du dirigeant de la première puissance mondiale.

Petit caillou dans la chaussure du panturquisme, broyé par la corruption des dirigeants
arméniens successifs et du rouleau compresseur panturquiste, le petit peuple de l’Artsakh
souffre de deux maux majeurs dans cette Arménie que d’aucuns voudraient dépeindre
comme réelle. D’abord, il leur est interdit de retourner chez eux, ne serait-ce que pour visiter
les cimetières (s’ils ne sont pas déjà détruits) des leurs.

Ensuite, l’hostilité affichée des autorités d’Erevan et de leurs chiens de garde est telle que la solidarité a laissé place trop souvent à un insupportable discours haineux qui voudrait faire croire à l’opinion publique qu’ils ne sont qu’une cinquième colonne au service de la Russie.

L’Arménie est dépeuplée, en sursis avec cet accord de paix dont l’application laisse songeur.
Elle a désespérément besoin de ressources humaines pour construire son État cannibalisé par trois décennies de kleptocratie et sept ans de populisme et d’irresponsabilité politique.
On aurait pu croire que les quelque 120 000 Artsakhiotes trouveraient réconfort et force pour renaître de leurs cendres. Aujourd’hui leur précarité est telle qu’environ un tiers ont pris le chemin de l’exode, cette fois-ci pour la Russie et d’autres contrées lointaines.

Ne craignons pas de l’affirmer, le peuple de l’Artsakh se disperse, ou plus exactement il se
diasporise. Cette diasporisation concerne au premier chef les Artsakhiotes en Arménie.
À l’heure où la relation entre Erevan et la diaspora dite institutionnelle a atteint un point de
non-retour, l’heure est venue aux structures traditionnelles de recentrer leur combat pour
épauler et prendre la relève du combat des Artsakhiotes pour la justice et la dignité. Les
Artsakhiotes peuvent s’inspirer de l’œuvre de la première génération de la diaspora, celle qui, au début des années 1920, a « réparé » l’irréparable, qui a œuvré à construire des structures pan-arméniennes pour refaire nation autour de la culture, de l’entraide sociale, du sport, de la jeunesse et bien sûr du combat arménien.

Un siècle plus tard, réparer l’Artsakh implique de donner la voix aux sans voix, d’entendre les récits de vie et de survie imbriqués dans la grande histoire. C’est ce que fait avec courage et talent l’équipe du bureau diocèse de l’Artsakh établie à Erevan sous la direction de Melanya Balayan, l’ancienne directrice du musée de Stepanakert. Encadrant l’archevêque du diocèse de l’Artsakh Mgr Vertanes Abrahamayan, leur action embrasse le domaine de l’ethnologie, du recueil et de la documentation de témoignage pour instruire des poursuites en justice, du service social et de l’animation d’activités parascolaires et pastorales pour les enfants artsakhiotes d’Arménie. Il s’agit aussi de faire du plaidoyer pour la sauvegarde du patrimoine cultuel artsakhiote au travers de publications.

Sur le plan politique, il est devenu évident que les dirigeants de la République d’Arménie
négocient la survie de l’État face aux appétits azerbaïdjanais en échange de l’abandon de
toute référence à l’Artsakh. Macabre marchandage, qui s’il ouvre quelques perspectives à
court terme, rapproche davantage la diaspora de l’Artsakh.

Deux ans après la catastrophe, il est temps de redonner sens et vie à l’Artsakh
déterritorialisé. Si l’agence Artsakh Press n’existe plus, les médias arméniens transnationaux doivent tenir compte de l’impératif de préserver le précieux dialecte artsakhiote déraciné, en soutenant et abritant des programmes audiovisuels pour que le lien intergénérationnel puisse se maintenir.

En diaspora, les associations culturelles comme Hamaskaine ou Tekeyan sont invitées à
réfléchir et penser à des programmes adaptés à la jeunesse artsakhiote. Le Saint-Siège de
Cilicie qui poursuit sans relâche son travail de plaidoyer témoigne de son indicible lien avec
le diocèse de l’Artsakh. Ce sera donc à la diaspora de lutter pour qu’un gouvernement en
exil, un parlement en exil, des représentations de l’Artsakh puissent exister en France, aux
États-Unis, en Suisse, en Argentine, partout où des militants constants et mus par des
idéaux qui les dépassent prennent le relai. Poète martyre, Daniel Varoujan avait écrit «Երբ
սերմը մեռնում է հողի մեջ, նա չի մեռնում, այլ դառնում է նոր կյանքի սկիզբ.»— «Quand la semence meurt dans la terre, elle ne meurt pas, elle devient commencement d’une nouvelle vie.»

Réparer le peuple de l’Artsakh, c’est aussi renforcer la diaspora et sauver l’âme de
l’Arménie.

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