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Arménie 2026 : l’année de tous les fronts

Arménie 2026 : l’année de tous les fronts

Par Tigran Yégavian

À l’approche des élections législatives de juin 2026, l’Arménie entre dans une zone de
turbulences où se superposent contraintes économiques, polarisation politique et
incertitudes géopolitiques. Dette publique en hausse, tensions avec l’Église apostolique,
fracture avec les structures traditionnelles de la diaspora et processus de paix asymétrique
avec le tandem turco-azerbaïdjanais : plus qu’un simple rendez-vous électoral, 2026
s’annonce comme un test de résilience pour l’État arménien et sa cohésion nationale.

Le 7 juin 2026, les Arméniens retourneront aux urnes pour des législatives qui s’annoncent
comme un référendum sur la trajectoire post-2020. Entre la montée des pressions
budgétaires, la polarisation intérieure, l’affrontement inédit entre l’État et l’Église, et un
processus de paix dominé par le tandem turco-azerbaïdjanais, 2026 risque d’être moins une
«année de politiques publiques» qu’une année de rapport de force.

Croissance réelle, vulnérabilités structurelles

Depuis 2022, l’économie arménienne a surpris par sa résilience. Mais la photographie macro ne suffit plus: la question de 2026 sera celle de la qualité d’une croissance pérenne (5 – 5,5% en 2025 contre 8,3% en 2023). Une croissance affranchie du contournement des sanctions occidentales contre la Russie qui l’avait artificiellement dopée. Cela implique d’améliorer la productivité, la diversification et procéder à des investissements durables.

Parallèlement, la captation de richesses concentrées auprès de cercles rapprochés du
Premier ministre (Tigran Avinian, le maire d’Erevan, Alen Simonian le président du
Parlement, sans oublier le richissime député pro-gouvernemental Khachatur Soukiassian,
grand gagnant de la normalisation avec Ankara et Bakou) jettent un voile d’ombre sur les
promesses de transparence dans la vie publique émises après la révolution de velours de
2018.

De fait, si l’inflation ralentit progressivement (3,1% en 2025), la société reste travaillée par la
question du pouvoir d’achat, du logement, et par un sentiment de « déclassement
stratégique » causé par les bouleversements de la période 2020–2023, à l’origine de la
profonde apathie encore omniprésente.

Dans ce décor, le gouvernement met en avant le besoin de «corridors» et d’ouverture
commerciale (notamment via la logique «Peace Crossroads») pour transformer
l’enclavement en atout de transit. Mais l’expérience caucasienne est impitoyable: le transit
ne produit du développement que s’il s’accompagne de souveraineté juridique, de sécurité
physique et de gouvernance crédible.Or, deux fragilités reviennent en boomerang. Déjà les dépendances externes et les concentrations. Avec la perte de l’Artsakh, l’Arménie n’est plus autosuffisante en blé et
davantage tributaire des importations de céréales russes (99,8% du blé provient toujours de
Russie). Le moindre choc géopolitique reconfigure les flux.

Autre sujet majeur, la dette, longtemps gérable, se politise à mesure qu’elle progresse. Dans
sa communication récente, le FMI projette la dette publique autour de 51,5% du PIB en
2026, contre 48,2% en 2023. Cette dynamique reste à surveiller. Nous n’en sommes pas
encore au scénario d’une «crise à la grecque», mais la marge de manœuvre se rétrécit.

Le cœur du problème, en 2026, ne sera pas seulement le stock, mais le coût politique de la
discipline budgétaire. Si le gouvernement veut stabiliser la trajectoire, il doit arbitrer entre
les dépenses en défense/sécurité, moindre qu’en 2025, les dépenses sociales, en
infrastructures et service de la dette. La crédibilité dépend d’un dosage délicat. Il s’agit de
réduire le déficit sans casser l’investissement, améliorer la collecte fiscale sans alimenter la
défiance et la transparence des dépenses à haute sensibilité. Les projections budgétaires
publiques évoquent une baisse graduelle du déficit vers 4,5% du PIB en 2026 (contre un
niveau plus élevé en 2025), ce qui implique des choix concrets dès le premier semestre 2026. Dans une année électorale, cette contrainte sera explosive.

Politique intérieure : une campagne à somme nulle et la tentation de la «chasse aux sorcières»

L’Arménie est entrée cette année dans une séquence où la compétition électorale risque de
se transformer en guerre de légitimité: qui incarne «la vraie Arménie» après la perte de
l’Artsakh? Qui a «sauvé l’État»? Qui l’a «affaibli»? Ce type de campagne produit un
double danger. À commencer par une dynamique double: la judiciarisation du politique et la
politisation du pouvoir judiciaire.

Chaque camp cherche à disqualifier l’autre par la mise en accusation morale ou pénale, et la
justice devient terrain de bataille (ou est perçue comme telle). Tout comme la crédibilité du
pouvoir judiciaire comme l’attestent le nombre croissant d’atteintes à l’État de droit, en
témoigne le nombre récurrent d’arrestations préventives, d’opposants déclarés au régime de
Nikol Pachinian tout au long de l’année écoulée.

Dans le cas arménien l’objectif n’est plus de convaincre au centre mais de mobiliser un camp en mettant à mort l’adversaire après l’avoir accusé de servir le jeu de la Russie, oubliant qu’Erevan est devenu un énième champ de confrontation de la nouvelle guerre hybride qui oppose les Russes aux Euro-atlantistes. Il semblerait que la majeure partie des ressources des cadres du régime soit mobilisée pour le prochain scrutin. Le résultat est souvent un climat de « chasse aux sorcières » : enquêtes, révélations, fuites, procès médiatiques. Ce n’est pas une fatalité, mais c’est une pente naturelle des régimes polarisés — et l’Arménie y est déjà entrée.

L’affrontement État–Église, affaiblissement de la diaspora : une fracture identitaire au cœur de la bataille de 2026

Depuis 2021 et surtout depuis 2024, la tension entre le gouvernement et l’Église apostolique
arménienne a franchi un seuil. Des épisodes récents ont alimenté l’idée d’une offensive
politique contre une institution perçue comme contre-pouvoir, tandis que le gouvernement
met en avant des accusations de politisation avérées, des pratiques contestables et des
abus. Le plus inquiétant, pour 2026, n’est pas seulement le conflit en soi — toutes les
sociétés connaissent des tensions Église/État — mais sa fonction électorale. Pour le pouvoir, l’affrontement peut servir à capter un électorat modernisateur/anti-oligarchique, en
présentant l’Église (ou une partie de son haut clergé) comme un relais de l’ancien régime.

Pour l’opposition, l’Église peut devenir une bannière d’unité nationale et morale,
l’incarnation de la continuité et le ciment de la transnation arménienne. Voire, un point de
ralliement «moral» contre l’exécutif. Des appels publics à la désescalade existent, y compris
de la diaspora institutionnelle, mais tant qu’il n’y aura pas une séparation claire et saine
entre l’Église et l’État sur la base d’un régime concordataire, ces appels demeureront des
vœux pieux.

Mais encore, l’enjeu de fond demeure: en 2026, la question ne sera plus seulement «qui
gouverne?», mais quel récit national l’emportera? Celui du nationalisme ethnique ou du
patriotisme civique? Celui d’une Arménie «réelle» en apparence souveraine, concentrée
sur le paradigme d’un État qui peine à se superposer à la nation? Au vrai un pays affaibli
démographiquement, stratégiquement et politiquement. Une Arménie « débarrassée » du
fardeau de l’Artsakh, en guerre larvée avec la diaspora afin qu’elle se transforme et surtout
se dépolitise?

Paix avec l’Azerbaïdjan : une architecture existe, mais les points durs restent

Sur le papier, le processus a franchi une étape importante avec l’accord-cadre d’août 2025.
Mais 2026 sera l’année de vérité: la paix n’existe que si elle est signée, ratifiée, et
socialement «tenable». Les exigences léonines du régime de Bakou traduisent l’insécurité
ontologique du clan Aliev pour qui une paix des braves avec l’Arménie fragilisera
considérablement les assises de la pétro-dictature azerbaïdjanaise qui a construit son
narratif sur l’arménophobie. Le pouvoir azerbaïdjanais ira -t-il jusqu’au bout alors que son opinion ne fait pas confiance aux Arméniens? Jusqu’où ira l’asymétrie entre Bakou et Erevan?

Probablement les points les plus complexes en 2026 seront les modalités d’applications et
de financement de la route Trump encore floues, le dilemme entre ouverture et perte du
contrôle souverain pour Erevan. Quelles seront les garanties de sécurité, y aura-t-il des
mécanismes de vérification pour les incidents frontaliers, le statut des frontières, et qui des
capacités de dissuasion? Surtout, 2026 sera une année électorale: chaque concession
(réelle ou supposée) pourra devenir un projectile politique. Et chaque blocage sera présenté
comme la preuve que «l’autre camp» ment. Au fond, l’Arménie aborde 2026 avec un
dilemme classique des États vulnérables et défaits militairement.

D’abord stabiliser. Stabiliser les finances publiques, affermir sa sécurité, ses institutions, sa
crédibilité internationale.

Ensuite, réconcilier une société fracturée, son rapport à l’Église, aux diasporas, à la mémoire et au futur.

Enfin, transformer une économie moins dépendante, une administration plus performante, et une faire montre de capacité étatique plus robuste pour affermir la chancelante démocratie arménienne.

Or, en année électorale, la tentation est inverse. L’intérêt pour le pouvoir consiste davantage
à polariser pour mobiliser, désigner des ennemis intérieurs, et repousser les réformes
coûteuses. L’Arménie ne peut pas se le permettre longtemps: la contrainte budgétaire se
durcit, la paix demeure incertaine, et la société est épuisée.

C’est donc, sans naïveté, un triple test: celui de la maturité démocratique, de la souveraineté et de la cohésion nationale qui est attendu.

2026 ne dira pas seulement qui gagne les élections. Elle dira si l’Arménie est capable de se gouverner sans se déchirer — et de négocier sans se dissoudre.

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