L’Arménie vise une croissance de 6 %, mais des économistes alertent sur des risques structurels

Un chantier de construction à Erevan. Photo : Gevorg Haroyan/CivilNet
Le gouvernement arménien s’est fixé pour objectif une croissance économique annuelle moyenne de 6% sur la période 2026-2031, ainsi que la création de 125 000 emplois, le doublement des exportations de produits d’origine arménienne et une forte expansion des infrastructures de haute technologie.
Deux économistes ( Vardan Aramyan et Haykaz Fanyan) interrogés par CivilNet estiment, dans l’ensemble, que ces principaux objectifs sont réalisables. Ils s’interrogent toutefois sur la capacité de la structure actuelle de l’économie à soutenir durablement une telle croissance et sur l’absence, dans le programme gouvernemental, d’objectifs suffisamment mesurables en matière d’investissement et de productivité.
Le programme du gouvernement fixe parmi ses principaux indicateurs une croissance annuelle moyenne de 6% et la création de 125 000 emplois. Il prévoit également au moins un doublement des exportations de produits d’origine arménienne, une hausse de 50% de la production industrielle ainsi que des capacités de calcul pour l’intelligence artificielle équivalentes à au moins 100 000 GPU avancés.
Haykaz Fanyan, directeur du centre d’analyse ACSES, qualifie le volet économique du programme de «plutôt prudent», notamment au regard des projets d’investissement et d’infrastructures que le gouvernement prévoit lui-même.
«Au cours des cinq dernières années, le pays a enregistré une croissance économique d’environ 7,9 %, et maintenant nous visons 6%», a déclaré Haykaz Fanyan à CivilNet. Il reconnaît que des facteurs extérieurs exceptionnellement favorables, en particulier les conséquences de la guerre menée par la Russie en Ukraine, ont contribué à cette croissance.
Mais, souligne-t-il, le gouvernement table parallèlement sur de nouveaux facteurs potentiellement favorables, notamment l’ouverture de la frontière arméno-turque, la mise en œuvre du projet TRIPP et d’importants investissements dans les infrastructures liées à l’intelligence artificielle.
«S’agit-il de circonstances moins favorables pour notre économie? Pourquoi, dans ce cas, l’objectif de croissance est-il plus modéré? », s’interroge-t-il. «Je pense qu’ils ont fait preuve de prudence.» Selon Haykaz Fanyan, le gouvernement aurait pu reprendre le modèle de son précédent programme, en fixant un objectif de référence ainsi qu’un objectif plus élevé en cas de circonstances favorables.
Compte tenu des grands projets prévus, notamment dans les infrastructures d’IA et avec le lancement de la mine d’Amulsar, «6% me paraît assez prudent», estime-t-il.
L’ancien ministre des Finances Vardan Aramyan se montre, lui, plus réticent à qualifier cet objectif de 6% de conservateur. Selon lui, la question centrale n’est pas seulement le niveau de croissance, mais aussi son origine. «Pour déterminer si 6% est réaliste ou non, il faut examiner le potentiel de l’économie et sa structure actuelle», explique-t-il.
Il souligne que la croissance récente de l’Arménie reste principalement portée par les secteurs non échangeables, en particulier le commerce et la construction. Une situation qui rend l’économie vulnérable aux fluctuations des flux financiers extérieurs ayant contribué à soutenir la demande intérieure.
«Si votre croissance économique est tirée par le secteur non échangeable, c’est ce que la littérature économique classique appelle un modèle de croissance tiré par la demande», explique Vardan Aramyan. Un modèle plus durable nécessiterait, selon lui, une croissance plus forte des secteurs échangeables, notamment l’industrie et les services exportables.
Le boom de la construction soulève des interrogations
Les deux économistes se sont particulièrement attardés sur la construction, l’un des secteurs ayant connu la croissance la plus rapide en Arménie ces dernières années.
Vardan Aramyan rejette l’idée selon laquelle la construction résidentielle devrait automatiquement être considérée comme un investissement productif.
«La construction résidentielle n’est rien d’autre qu’une consommation à long terme plutôt qu’un investissement», affirme-t-il, sauf si le bien immobilier génère par la suite des revenus provenant de l’étranger, par exemple grâce à des services touristiques destinés à des non-résidents.
Il compare la situation actuelle aux années ayant précédé la crise financière mondiale de 2008, lorsque d’importants flux financiers avaient également alimenté la construction et les secteurs non échangeables.
«Nous n’avons pas réussi à diversifier notre économie, et en 2008, nous avons eu ce que nous avons eu», rappelle Vardan Aramyan.
Selon lui, sans transformation de l’économie en faveur de secteurs plus productifs et davantage orientés vers les exportations, la croissance restera dépendante de la demande extérieure et des flux financiers.
Haykaz Fanyan s’interroge lui aussi sur la pérennité du boom actuel de la construction résidentielle.
«Ma principale préoccupation est de savoir si nous sommes en train de créer» un parc de logements fortement dépendant de la future demande locative, explique-t-il.
Il évoque plusieurs facteurs géopolitiques à l’origine d’une partie de cette demande, notamment l’arrivée de personnes en provenance de Russie et les flux financiers liés à l’instabilité au Moyen-Orient.
«Si ces flux importants arrivent, il est possible que même le nombre d’appartements actuellement en construction soit insuffisant», estime-t-il. Mais une normalisation des relations de la Russie avec d’autres pays après la guerre en Ukraine pourrait également inciter une partie des personnes actuellement installées en Arménie à quitter le pays.
Haykaz Fanyan estime qu’une analyse plus approfondie est nécessaire pour mesurer le rendement économique du programme gouvernemental de remboursement de l’impôt sur le revenu destiné aux emprunteurs hypothécaires, qui a subventionné une part importante de la construction résidentielle.
«Nous avons dépensé des milliards de drams et nous continuerons à en dépenser, mais nous ne disposons pas d’une évaluation quantitative complète de l’impact obtenu sur l’économie», souligne-t-il.
L’objectif de création d’emplois jugé réalisable
Haykaz Fanyan considère comme réaliste et relativement modéré l’objectif du gouvernement de créer 125 000 emplois supplémentaires en cinq ans.
Il rappelle que l’emploi déclaré a récemment progressé d’environ 30 000 postes sur un an et que, au cours des huit dernières années, des centaines de milliers d’emplois ont été créés ou sont sortis de l’économie informelle.
Il souligne toutefois que certains des secteurs appelés à attirer d’importants investissements ne sont pas particulièrement intensifs en main-d’œuvre.
Il cite notamment le projet d’infrastructures d’intelligence artificielle de Firebird. Les montants investis peuvent être considérables alors que le nombre d’emplois directement créés reste relativement faible.
«Les secteurs dont nous parlons — les mines, l’intelligence artificielle et, naturellement, le secteur énergétique lié à l’intelligence artificielle — ne sont pas intensifs en main-d’œuvre», explique Haykaz Fanyan.
Vardan Aramyan estime lui aussi que l’objectif de 125 000 emplois pourrait être atteint si les hypothèses de croissance économique se vérifient.
«Si nous supposons théoriquement que ce modèle se poursuit, alors oui, 125 000 est un objectif réaliste», affirme-t-il, rappelant que l’Arménie a enregistré environ 173 000 emplois déclarés supplémentaires entre 2021 et 2025.
Il précise néanmoins qu’une partie de cette augmentation résulte de l’amélioration de l’administration fiscale et de la formalisation d’emplois auparavant non déclarés, et pas uniquement de la création de nouvelles activités économiques.
L’IA pourrait stimuler le PIB sans profiter largement à l’ensemble de l’économie
Le gouvernement a placé les infrastructures d’intelligence artificielle au cœur de son programme économique, avec pour objectif d’atteindre une capacité de calcul équivalente à au moins 100 000 GPU avancés.
Selon Haykaz Fanyan, de tels investissements augmenteraient la formation de capital et pourraient générer d’importantes exportations de services. Il prévient toutefois que des chiffres très élevés en matière de production ou d’exportations ne se traduiraient pas nécessairement par des retombées d’une ampleur comparable dans l’ensemble de l’économie nationale.
«Nous pourrions avoir des volumes d’exportation très importants qui auront un effet positif sur nos indicateurs économiques», explique-t-il. Mais la chaîne de valeur nationale pourrait rester courte, la production d’électricité constituant l’un des principaux liens directs avec le reste de l’économie arménienne.
«L’effet sur l’économie sera apparemment limité, car la chaîne de valeur est assez courte», estime Haykaz Fanyan.
Il souligne que cela ne constitue pas nécessairement une évolution négative. Les centres de données dédiés à l’IA pourraient être particulièrement intéressants pour le système électrique arménien en raison de leur forte consommation énergétique. Mais leurs effets plus larges sur l’emploi, les recettes fiscales et les autres secteurs doivent encore faire l’objet d’analyses approfondies.
Vardan Aramyan qualifie lui aussi de très ambitieux l’objectif gouvernemental de 100 000 GPU.
«C’est un indicateur particulièrement ambitieux et élevé », affirme-t-il, rappelant que des infrastructures d’une telle ampleur sont généralement associées aux grands pôles technologiques mondiaux.
L’Arménie devra, selon lui, disposer d’infrastructures électriques suffisantes ainsi que d’ingénieurs, de spécialistes des réseaux et d’autres professionnels qualifiés. Il insiste également sur la dimension politique de l’accès aux technologies américaines avancées, estimant que des projets de cette ampleur dépendent en partie de relations stables avec les États-Unis.
«Les grands investissements, ce type de méga-investissements, reposent généralement toujours sur des accords politiques», affirme-t-il.
Des objectifs d’investissement absents du programme
Haykaz Fanyan considère que l’un des points faibles du nouveau programme réside dans le niveau de précision très variable de ses différents indicateurs.
Le gouvernement fixe des objectifs précis en matière d’infrastructures, notamment 2 500 km de routes et 40 ponts, mais ne prévoit pas d’objectifs généraux comparables concernant la formation brute de capital ou les investissements directs étrangers, souligne-t-il.
«Si nous entrons dans un tel niveau de détail, mais qu’il n’existe aucun indicateur concernant la formation brute de capital, notre vision d’ensemble devient quelque peu floue», estime Haykaz Fanyan.
Il rappelle que le précédent programme gouvernemental comportait des objectifs explicites concernant l’investissement et les investissements directs étrangers en proportion du PIB.
«Il existe des indicateurs clés dont l’absence, du moins à mes yeux, soulève certaines questions», ajoute-t-il.
Vardan Aramyan fait un constat similaire. Le précédent programme visait un niveau d’investissement équivalent à 25% du PIB et des investissements directs étrangers représentant 6% du PIB, alors que les IDE réellement enregistrés sont restés très inférieurs à cet objectif.
Selon lui, les investissements directs étrangers nets dans l’économie réelle se sont élevés à environ 93 milliards de drams en 2025, soit moins de 1 % du PIB.
Pour Vardan Aramyan, le renforcement des investissements productifs est essentiel si l’Arménie veut s’éloigner d’un modèle de croissance reposant principalement sur la consommation, la construction et des flux extérieurs temporaires.
Des arbitrages budgétaires qui pourraient devenir plus difficiles
Vardan Aramyan s’interroge également sur la manière dont le gouvernement compte financer ses engagements en matière de dépenses tout en respectant ses objectifs budgétaires.
Selon lui, les objectifs du gouvernement concernant la dette publique et le paiement des intérêts impliquent une consolidation budgétaire dans les années à venir. Dans le même temps, les autorités ont pris d’importants engagements en matière de dépenses courantes, notamment avec l’extension de l’assurance maladie universelle.
Les options sont donc limitées, estime-t-il.
«Soit le gouvernement doit réduire les dépenses, soit il doit augmenter les impôts», affirme Vardan Aramyan.
Selon lui, des hausses d’impôts pourraient devenir inévitables à moyen terme si le niveau actuel des dépenses se maintient et que le gouvernement ne procède pas à des réductions.
Vardan Aramyan met également en garde contre une augmentation continue des objectifs de recettes imposés à l’administration fiscale en s’appuyant uniquement sur la pression administrative.
Si des objectifs de collecte irréalistes sont fixés, explique-t-il, «le comportement [de l’administration fiscale] change» et celle-ci peut adopter une attitude plus agressive envers les entreprises.
Le climat d’investissement dépendra de la mise en œuvre des réformes
Le programme gouvernemental affirme vouloir créer un environnement institutionnel protégé, prévisible et fiable pour les investisseurs, avec des réformes évaluées selon la méthodologie Business Ready de la Banque mondiale.
Les deux économistes estiment cependant que la mise en œuvre concrète sera plus importante que les déclarations d’intention.
Vardan Aramyan souligne que les investisseurs sont particulièrement attentifs aux actions de l’État susceptibles d’affecter la propriété privée et la gestion des entreprises. « Vous pouvez inscrire autant de dispositions de ce type que vous voulez » dans les programmes gouvernementaux et les accords, affirme-t-il, mais les investisseurs observeront également ce qui se passe concrètement.
Selon lui, les interventions du gouvernement dans les entreprises peuvent envoyer « un très mauvais signal » d’un point de vue économique, même lorsque les autorités considèrent que leurs actions reposent sur des fondements juridiques.
Haykaz Fanyan se montre plus prudent, estimant que les circonstances juridiques de chaque affaire doivent être examinées séparément et qu’il n’est pas en mesure de se prononcer sur leur bien-fondé.
Il reconnaît néanmoins que l’environnement général peut influencer les décisions de certains investisseurs. « Je n’exclus pas que certains investisseurs retardent leur décision d’investir compte tenu des évolutions auxquelles nous assistons », explique-t-il.
L’existence de grands projets tels que Firebird ne suffit pas à écarter cette préoccupation, ajoute Haykaz Fanyan. « Le fait qu’un investisseur prenne un risque ne signifie pas qu’un autre investisseur doive accepter ce risque à son tour. »
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