Par Tigran Yegavian
Après s’être rendu aux Etats-Unis et en Suisse, le Premier ministre Nikol Pachinian est allé à la rencontre de la communauté arménienne de France afin de présenter son agenda « d’Arménie réelle ». Au-delà de l’opération de communication et de l’absence de vision stratégique, cette rencontre a été l’occasion de réaliser l’ampleur de l’abîme qui sépare l’Arménie de la diaspora.

Alors que se creuse chaque jour davantage le fossé entre Erevan et la diaspora, que les deux poumons du monde arménien sont plus affaiblis que jamais, peut-on prétendre que l’Arménie dans sa réalité démographique, géographique et politique constitue un État-nation? Jamais cette question ne se sera posée avec autant d’acuité dans le sillage de la dernière visite du Premier ministre Nikol Pachinian à Paris en marge du Sommet sur l’intelligence artificielle.
A peine après avoir foulé le tarmac de l’aéroport de Roissy Charles de Gaulle, sa première destination aura été une petite salle de conférence dans un hôtel parisien des beaux quartiers où l’attendait une trentaine de personnalités connues et moins connues de la communauté arménienne de France. Si l’atmosphère se voulait conviviale, les règles de sécurité obéissaient davantage à un protocole digne d’un régime autoritaire qu’à celui d’une démocratie libérale. Sinon comment expliquer, outre l’interdiction de téléphones portables, celles du port de montres (même non connectées) et l’interdiction formelle de prendre des notes et des photographies? Et si le Premier ministre tenait à préserver la confidentialité des échanges pourquoi avait-il tenu à ce que son service de communication diffuse une vidéo habilement montée pour ses réseaux sociaux ?
Face à un public présélectionné et plutôt docile, dont aucun représentant de la Fédération Révolutionnaire Arménienne Dachnaktsutiun (FRA) n’avait été convié au mépris du pluralisme, le Premier ministre a réitéré le même propos en vogue en Arménie, qualifiant de « transformation idéologique » le nouveau paradigme dit de “l’Arménie réelle” qu’il entend opposer à celui de la cause arménienne (hay tad). “La République d’Arménie est un État de 29 743 km², c’est son territoire reconnu au niveau international, et elle n’a qu’un seul objectif: assurer la sécurité et le bien-être de ses citoyens. La République d’Arménie ne se fixe aucun autre but.”
Suivant sa logique, les partis politiques arméniens auraient été tous d’une manière ou d’une autre sous la coupe idéologique de la FRA depuis l’indépendance. Selon lui, l’idéologie dominante jusqu’à présent considérait l’Arménie comme un point d’appui pour atteindre des objectifs nationaux plus grands. La transformation actuelle, en revanche, affirme que la République d’Arménie est elle-même l’objectif national suprême. « L’Arménie n’est ni un tremplin ni un avant-poste pour un autre territoire. C’est le pays que nous avons et que nous avons rêvé. Nos idéaux nationaux et étatiques doivent être strictement circonscrits aux frontières internationalement reconnues de l’Arménie. ».
Un choc des ignorances
Si ces propos peuvent prêter à la caricature, ils ont le mérite de poser les bases d’un débat important autour de l’incompatibilité de l'État et de la Nation dans la pensée politique arménienne. L’Arménie aurait péché par son irrédentisme. Compte tenu la donne géopolitique consécutive à la défaite de 2020, elle n’a pas le luxe de réclamer le droit au retour des Arméniens de l’Artsakh, ni d’accompagner la reconnaissance internationale du génocide, de demander des réparations, d’entretenir le souvenir de l’Arménie occidentale, ou encore de sanctionner le régime azerbaidjanais pour les crimes commis...
L’heure est venue de retourner au réel et de sauver les murs face aux défis existentiels qui menacent l’existence de l’Etat.
Exit donc la question de l’Artsakh, du génocide et de la demande de réparation, exit aussi la nécessité d’œuvrer à un agenda pan arménien pour pallier le déficit démographique de l’Arménie et œuvrer à son renforcement.
Dans l’espace public arménien, la polémique est devenue une facilité pour ceux et celles qui, par l’invective, fuient le débat d’idée et ne contribuent pas à construire une pensée politique affranchie des scories du passé. Le concept de l'État, comme réalité palpable avec l’ensemble de ses citoyens, leurs droits, leurs devoirs, l’impôt et le service militaire... a trop souvent été le grand absent de la pensée politique arménienne. La défaite de 2020 découlant de trois décennies d’impéritie s’explique en grande partie par l’absence de culture étatique qui a fait tragiquement défaut aussi bien aux élites d’Arménie qu’à celles de la diaspora. D’où la notion de responsabilité, ou plutôt d’irresponsabilité, comme si les élites arméniennes étaient incapables de se prendre en charge et attendaient leur salut de l’extérieur. On pouvait donc accorder du crédit au propos de Nikol Pachinian autour de l’impératif de placer l’intérêt supérieur de l'Etat au-dessus de toute considération. De même qu’il avait raison de reconnaître qu’il n’était que le Premier ministre de la République d’Arménie et pas celui de l’ensemble de la nation.
En revanche, son propos sur l’idéologie soi-disant FRA des partis politiques arméniens pèche par un déficit de connaissances. Il a omit par exemple de mentionner que la quasi-totalité des partis arméniens dont le sien sont favorables à l’économie libre de marché et à un libéralisme excessif à l’origine du creusement des inégalités sociales. Unique parti de gauche au Parlement, membre de la deuxième internationale socialiste, la FRA faisait figure d’exception dans ce dégradé ultralibéral.
Un air de déjà vu
Mais revenons à la question centrale, celle du débat entre une vision messianique de l’identité nationale arrimée aux traumatismes du passé, et à la mythologie nationale d’une part, et une identité en phase avec le réel et les enjeux géopolitiques contemporains de l’autre. Force est de constater que ce débat n’a rien de nouveau. Elle était au cœur de la confrontation entre le président Levon Ter Petrossian et ses rivaux de la FRA (opposition diasporique) et de l’opposition intérieure portée par Vazgen Manoukian, candidat malheureux aux présidentielles de 1996 et lui aussi partisan de ce qui était qualifié naguère d’« idéologie nationale » (azkaïn kaghaparakhossutiun). Ce choc entre deux visions incompatibles a fait l’objet d’une ample littérature accessible au public non arménophone. On se reportera à la traduction anglaise d’une recueil d’articles en anglais sous la forme d’un livre de Levon Ter Petrossian et ceux disponibles en français et en anglais de Jiraïr Libaridian qui mettent bien en évidence l’aspiration du jeune Etat arménien à normaliser ses relations avec tous ses voisins, Turquie incluse, tenant compte du fait qu’il ne peut exister d’ennemis héréditaires mais des intérêts permanents.
D’autre part, et aussi louable ait été l’action militante de la FRA dans la diaspora, tout au long du XXe siècle, cette dernière ne peut revendiquer à elle seule le monopole de la lutte pour la défense de la cause arménienne. Les partis Ramgavar et Henchak ont contribué, certes en moindre mesure, dans ce combat tout comme les nombreuses organisations arméniennes progressistes qui ont essaimé dans la diaspora tout au long du XX siècle et qui aujourd’hui sont incarnées en France sous le visage de la nouvelle jeunesse militante du mouvement Charjoum.
Enfin, il n’existe pas à ce jour un consensus sur la définition de l’Etat arménien aussi bien à Erevan qu’en diaspora, dans le contexte de la défaite et de la perte de l’Artsakh et surtout des menaces de nature existentielle de la part de l’Azerbaïdjan qui à l’évidence ont une incidence dans l’action du Premier ministre arménien vis-à-vis de son opinion et par ricochet de la diaspora.
Absence de gouvernance diasporique et défiance réciproque
De la même façon que nombreux cadres de la diaspora ne font pas mystère de leur défiance vis-à-vis de l’Arménie, les autorités arméniennes actuelles ne cachent pas leur déception vis-à-vis d’une diaspora aux abonnés absents quand il s’agit de réaliser des investissements d’impact et en finir avec la culture de l’assistanat et de l’aide humanitaire ou encore du tropisme touristico-mémoriel. Nous en venons au second choc, celui de la confiance. Pour pallier le déficit de confiance et de connaissances, le gouvernement arménien et le Haut-Commissaire aux affaires de la diaspora a décidé de tenir compte de la complexification du paysage diasporique en misant sur les « nouvelles diasporas » issues de la première génération née sur le sol arménien en opposition à la « diaspora classique » issue des rescapés du génocide de 1915.
Par le passé l’Arménie soviétique avait recours à des structures de confiance comme la Jeunesse Arménienne de France et de l’Union Culturelle Française des Arméniens de France ainsi que la section arménienne du parti communiste français pour servir de courroie de transmission et d’influence sur la diaspora de France, aujourd’hui. Sous le régime de Robert Kocharian, la FRA avait rempli ce rôle dans une apparente division des tâches.
Sous celui de Pachinian, la nomination récente de « commissaires » dans plusieurs communautés s’inscrit dans une démarche qui vise officiellement à faciliter la structuration de communautés récentes mais aussi à fluidifier la relation avec l’Arménie. Faut-il saluer ce geste ou s’en méfier quand on connaît l’état lamentable des relations entre le gouvernement arménien et les organes représentatifs de la communauté chapeautés par le CCAF? En France, le CCAF demeure à ce stade l’organe représentatif, aussi imparfait soit-il le plus abouti et surtout le plus politisé. Aujourd’hui le CCAF est concurrencé par des organes non représentatifs et dépolitisés qui ont décidé de s’aligner sur la ligne du gouvernement arménien actuel, à l’instar du Mouvement Arménien et du Conseil franco-arménien. Ce dernier, dirigé par un cadre supérieur retraité du cabinet d’audit international Grant Thornton, entend faire primer l’économie et les investissements au profit du développement de l’Arménie.
Tandis que l’Etat arménien pris dans l’étau panturquiste, a délaissé la question de l’Artsakh et de la reconnaissance internationale du génocide, le CCAF a entrepris une saisine du Procureur de la Cour Pénale Internationale par l'intermédiaire de Maître Sévag TOROSSIAN, avocat au Barreau de Paris et auprès de la Cour Pénale Internationale contre Ilham Aliyev en raison du nettoyage ethnique de l’Artsakh de septembre 2023. Un pas de plus a été franchi dans l’autonomisation politique de la diaspora vis-à-vis d’Erevan.
Nous en arrivons là au défi majeur de notre problématique: est-il possible d’instaurer une culture de travail inclusive entre les élites d’Arménie et de diaspora? Par le passé sous l’ère du président Robert Kocharian (1998-2008) il existait sur le plan politique une coordination entre Erevan et les principaux lobbies de la diaspora qui avait abouti à une “répartition des tâches”. L’Arménie soutenait la lutte pour la reconnaissance du génocide et de son côté, la diaspora s’engageait à ne pas s’ingérer dans les affaires intérieures de l’Arménie. En échange de l’accès à la double nationalité, le président de l’époque espérait drainer des investissements. Nous connaissons la suite, l’Arménie s’est enfoncée dans la corruption, le népotisme et l’autoritarisme, la diaspora a fermé les yeux au nom de l’impératif de sauvegarder la stabilité du pays face à ses ennemis extérieurs. Tous en payons le prix.
Aujourd’hui force est de constater que si les différents Global Armenian Summits ont drainé des profils intéressants de la diaspora, la plupart apolitiques, nous avons changé de paradigme et l’Etat arménien n’a pas encore su tirer profit de ce formidable potentiel humain à sa disposition. Il n’existe toujours pas de stratégie visant à rapatrier des cadres pré sélectionnés au service de la modernisation des administrations et du développement de secteurs stratégiques (agro-alimentaire, cyber sécurité, défense, diplomatie...). Nous sommes toujours dans l’attente de l’élaboration d’une feuille de route de la part du Haut-Commissariat de la Diaspora, censée poser les jalons d’une coopération porteuse de perspectives.
De quoi le discours de Pachinian est-il le nom ?
A la manière d’un funambule dont chaque faux pas entraînerait le pays dans l’abîme, Nikol Pachinian fait campagne en Arménie et dans le monde tout en scrutant attentivement la moindre déclaration du président Aliev. Ce dernier avait, dans un entretien à des médias locaux le 7 janvier, qualifié l’Arménie « d’Etat fasciste », encourageant la nécessité de détruire cette idéologie, rappelant au passage les bonnes vieilles méthodes allemandes mues par le social-darwinisme. Que l’on ne s’étonne donc guère si le Premier ministre arménien n’a pas été insensible à cette déclaration en choisissant d’emprunter un raccourci historico-erroné allant jusqu’à faire le rapprochement avec l’idéologie nationale portée par les défenseurs de la cause arménienne partout dans le monde. Quelle sera la prochaine étape? Le déboulonnage des statues de Garéguine Njdeh, idéologue du parti républicain d’Arménie, que les Azerbaïdjanais dépeignent comme un nazi et la mise au pilon de ses livres?
Si la perspective de proposer un débat d’idée et de fond sur l’identité de l’Etat arménien pouvait s’avérer intéressante, voire nécessaire, force est de constater qu’une forme de populisme, une communication erratique et de courte vue l’emporte une fois de plus sur la pensée et l’impératif de bâtir un projet commun en tenant compte de l’impératif de sécuriser et renforcer ce qui reste de la République d’Arménie.
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Cette tribune est l’objet d’un droit de réponse provenant du Mouvement Arménien disponible ici.
Tigrane Yegavian











